Récit d’un nouveau voyage de pêche en Norvège, juillet 2014.

Ce récit raconte la brève aventure humaine annuelle, d’un petit clan de pêcheurs animés par la passion du saumon.

Ce poisson hors classe, capable de nous rappeler et de nous apprendre, à nous les hommes contemporains, le courage et le sacrifice de soi.

A l’origine, nous étions partis dans ces contrées, à la recherche de trophées. Nous sommes revenus avec de l’humilité et du respect pour ce poisson.

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Le retour
Cette année, pour rejoindre le camp de pêche, nous avons décidé de passer par la Norvège via Oslo. Notre deuxième vol nous emmène à Kirkenes, ville portuaire où s’entassent, pêle-mêle, des vieux rafiots rouillés et des hangars à l’allure apocalyptique.
La frontière russe se trouve à quelques kilomètres.

Nous longeons les bords sinueux des fiords de la mer de Barents, avec une voiture de location et parcourons rapidement les quelques dizaines de kilomètres qui nous séparent de notre destination.

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L’écume des flots
Enfin nous apercevons la rivière. Au loin, dans le paysage, elle brille d’un reflet argenté. Avant de nous rendre à la cabane, nous décidons de faire un arrêt aux « fosses » pour l’admirer.
Des vagues vrombissantes déferlent dans les chutes avec une puissance titanesque et un fracas de tonnerre.
Dans le bouillonnement de l’eau les saumons s’élancent sans hésiter pour franchir les hautes cascades d’eau. On les sent animés d’une force et d’un courage sans failles.

Déjà nos cœurs battent à un autre rythme, celui de la passion et de l’émotion.

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La cabane de nos rêves
A peine arrivés à la cabane, nous nous installons.
Les cannes sont montées en un tour de main. Le matériel de pêche disposé sur des tablars, facile d’accès. Les habits rangés dans l’unique étagère et les réserves de nourriture sur un rayonnage de la cuisinette.

Nous prenons possession des lieux comme des Inuits qui reviennent à leur camp d’été. Nos gestes sont sûrs et habitués. Nous retrouvons en quelques minutes nos repères, comme si nous n’avions jamais quitté ce lieu tant aimé.

Notre petit clan comporte trois pêcheurs : Antonio « Celui qui observe » un frère aîné et oncle, Lucio « Entre deux eaux » un frère cadet et père et Matteo « Sans peur » un neveu et fils.

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Le chant de la rivière
Les gargouillis de la rivière et le bourdonnement sourd des chutes au loin, nous captivent.
Nous l’auscultons comme des « chamanes », pour essayer de deviner si les conditions s’annoncent bonnes ou mauvaises.
Température de l’eau, température de l’air, niveau de l’eau, luminosité, vent, lune, soleil, pression atmosphérique, transparence de l’eau, etc. Nous tentons un diagnostic : excellentes conditions, donc bonne année.

Mais en réalité la rivière est une sirène et ses chants sont faits pour nous envoûter.
Au contraire d’Ulysse, qui s’est attaché à son bateau pour ne pas céder, nous voulons bien les entendre et nous abandonner à elle. Laisser ces mélodies enivrantes emporter notre esprit dans les veines profondes du lit de la rivière.

Elle est vraiment belle cette rivière et nous somme tous sous son charme, pourquoi résister?

Mais nos oreilles d’hommes peuvent-elles vraiment comprendre la complainte hypnotique de la nature, qu’elle répète inlassablement depuis des millénaires?

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La cinquième saison
Le soir même nous partons à la pêche, les yeux illuminés et le cœur plein d’espoir.
Nous avons pris le permis pour une semaine complète, soit du 11 au 18 juillet, période de la remonte des saumons de taille moyenne.
Normalement… Car, comme nous le pensons de plus en plus, les règles de la nature sont plus subtiles que cela. Il y a des saisons dans la saison et notre esprit cartésien ne peut pas vraiment en saisir le sens.
Par exemple, chaque années il y a bien dans la saison : la période de dégel, de crue et de réchauffement de l’eau, mais la nature la compose comme elle le veut bien. Elle peut commencer avant et finir après, ou le contraire.
Elle dispose à sa guise les notes sur les portées, avec un équilibre final déroutant. Une mélodie nouvelle chaque année, en quelque sorte, mais toujours parfaite.

Nous nous abandons à sa volonté et puis, nous verrons bien quels moments la nature veut nous faire vivre.

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La valeur du courage
Le lendemain matin après une petite nuit de jour polaire et un grand café matinal au goût de vaisselle, nous repartons à la pêche.

Cette première soirée de pêche nous a permis de constater qu’il y a beaucoup de saumons dans la rivière, mais qu’ils ne sont pas très mordeurs. Nous en avons vus pleins qui sautaient comme des exaltés. Parfois à quelques mètres de nous.
Mais aucun ne s’est laissé agacer par nos mouches et nos poissons nageurs, pourtant tellement provocateurs.
Déjà le doute s’installe; serons nous capables de leurrer un saumon? Et puis, serons nous capables de continuer à y croire? Combien de temps…

Mais voilà, quand le moral commence à sombrer la nature arrive à notre rescousse et nous sauve la mise.
Il est 10 heures du matin, « Celui qui observe » ferre à la mouche un saumon de 2 kg. Premier saumon de l’année pour le clan. Bon présage.
De plus il nous dévoile le style de mouche à utiliser et aussi que les saumons sont fraichement arrivés dans la rivière, argentés et bien gras qu’ils sont.

A midi, « Sans peur » sort, au poisson nageur, une truite sauvage magnifique de 50 cm. Sa robe tachetée est exceptionnelle.

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Une heure plus tard, « Entre deux eaux » et « Sans peur » pêchent à quelques centaines de mètres l’un de l’autre. « Sans peur », dont vous comprendrez plus tard le surnom, pêche sur la frise de chutes effrayantes. Tomber dans ces chutes serait fatal.
Subitement, je le vois s’agiter, sa canne fléchit terriblement, il semble être en difficulté. Il se met à courir en direction des cascades, je le vois sauter d’une roche à un autre comme un chamois.
Mon sang de père ne fait qu’un tour.
Personne, de mémoire d’homme, n’a jamais tenté le passage sur le défilé des chutes pour suivre un saumon. Le bord est composé d’énormes blocs de roche escarpés encombrées de branches, une falaise à pic d’au moins cinq mètres de haut, surplombant le tumulte de l’eau.
Dans cette situation les pêcheurs préfèrent casser la ligne et perdre le poisson. Mais c’est sans compter avec l’entêtement de « Sans peur ».

Je sors de l’eau précipitamment, je cours sur les rives, je tombe, je me relève, je cours.
Mon esprit dérape. J’hallucine, je vois des images terribles : mon fils cassé entre deux rochers, sanguinolent et recouvert d’eau.
J’essaye de me ressaisir, mais mon cerveau déraille. Mon cœur bat la chamade. Je cours, je prie. Je cours, j’alète. Mon vieux corps traine mais ne flanche pas.
Je contourne les rapides des cascades. Le temps s’écoule avec une lenteur insupportable. Je m’attends au pire; je scrute entre les énormes blocs de roche, frappés en permanence par le puissant courant de l’eau et….Enfin je vois « Sans peur » qui s’est faufilé entre deux blocs de pierres, mais qui reste libre de ses mouvements, un sourire fier aux lèvres.

Des gouttes perlent de son front. Un vrai guerrier. Derrière lui, sur une pierre, j’entraperçois la nageoire caudale d’un beau saumon. Il a ressui, il l’a fait! Quelle folie.
Et subitement c’est la fête, la joie, le bonheur.

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« Sans peur » a pris des risques considérables pour sauver son saumon; c’est peu dire l’estime et l’énorme respect qu’il porte à ce poisson.

Mon cœur de père reprend enfin son rythme mais avec un léger écho, pour la fierté qu’il éprouve pour son fils. Sa passion pour le saumon le grandit à mes yeux et une nouvelle aura le distingue.

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La valeur du reste
Durant ces quelques jours il à fait entre 6 à 14 °C, pour la période nocturne (avec soleil de minuit) et de 12 à 23 °C pour la période diurne.
La température de l’eau à passé de 18.5 °C les premiers jours à environ 13.5 ° C, en fin de séjour.

Le 13 juillet, « Celui qui observe » sort un saumon de 2 kg. Le lendemain, il recommence, mais fait mieux, 3.1 kg.
Le 14 juillet « Entre deux eaux » sort un saumon de 1.5 kg. Le lendemain, il en prend un de 3 kg.
Le 17 juillet « Celui qui observe » fait un doublé, deux saumons de 2.8 kg, mais il rend à la rivière la femelle.
Pour finir « Sans peur » sort un saumon de 1.7 kg, le 18 juillet à minuit pile.

Au total se seront neuf saumons et une truite qui seront pris.
Et puis, il y a aussi les autres saumons, ceux qui ont préféré, après une attaque fulgurante et violente, nous rendre poliment la mouche ou le poisson nageur.

C’est « Celui qui observe » qui réussit le mieux. Ce frère et oncle, a un sens aigu de l’eau et une sensibilité hors pairs. Il sent, dans les tresses et courants de l’eau, la position, le nombre, la taille, l’agitation de saumons. Il sait exactement ou ils se trouvent et quand ils sont prêts à mordre. Il passe des heures à observer la surface de l’eau et il y voit des signes qui ne le trompent pas. Une nageoire dorsale fend le courant et déjà il prédit une capture.
Lorsqu’enfin il lance sa mouche le temps retient son souffle.
C’est notre aîné, notre sage et notre guide.

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« Entre deux eaux » est plus agité et moins observateur, il pense dur comme fer que chaque chose est vivante et tente, parfois en vain, de lui parler. Les pierres, l’eau, les arbres tout y passe. Il ne comprend pas tout ce que ces choses lui disent en retour, mais il y a toujours une petite brise espiègle qui susurre à son oreille et lui prédit des évènements. Il court après « Sans peur » qui l’entraine dans des courses folles, au bord de la rivière. Il s’endort sur la rive quand « Celui qui observe » lui dit d’attendre encore dix minutes avant de lancer sa mouche.

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« Sans peur » est impulsif et infatigable. Rien ne l’arrête. Il n’a aucune crainte. Parallèlement il est concentré et pêche avec précision, application et énergie.
Il veut parcourir le monde sans perdre de temps, voir les berges de toutes les rivières du monde, pêcher tous les poissons. Voir toutes les races. Parler avec les mains. Gouter aux meilleurs rhums.
Avec lui la pêche est un art et pas un passe-temps. Il dit à « Entre deux eaux » qu’il doit progresser, qu’il peut faire mieux, alors que lui, il aimerait juste se dégraisser.

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Chaque poisson gardé est méticuleusement enregistré : poids, taille, emplacement de la capture, date, heure, etc. Les filets sont prélevés avec le plus de soin et conservés dans le congélateur commun du camp. Ils seront ramenés au pays, à nos familles, emballés soigneusement dans des sacs isothermiques.

Comme chez les Inuits, les prises seront toutes partagées équitablement entre les trois pêcheurs.
Même si ces prises ne sont pas exceptionnelles, on trouve que la rivière a été généreuse avec nous. Sans cérémonie, mais avec la plus grande sincérité, je remercie du fond du cœur la nature et plus précisément la rivière pour ce qu’elle nous offre.

Ces saumons ont tous été des combattants formidables et valeureux, dotés d’un courage hors du commun. Chacun a laissé en nous un sentiment de respect mérité. Une empreinte de valeur. Et au-delà des réflexions inutiles ou larmoyantes, nous nous sentons vraiment inclus dans le cycle immuable de la vie et de la nature. Bien loin de la torpeur anesthésiante de la vie de citadin anonyme.

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Le bonheur retrouvé
Plongés dans l’immensité de cette nature sauvage, débordante de vitalité, notre impatience et notre volonté d’attraper du poisson, nous fait à chaque fois oublier qu’en réalité le bonheur n’a rien à voir avec les prises.
Le bonheur ce sont ces dix jours où nous partageons notre vie entre deux frères, un père, un oncle, un fils et un neveu. Chaque instant partagé est le bonheur.
Quand on est seul, le bonheur se nomme solitude.

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La voix du retour
Ce que la nature nous donne, nul ne peut nous le reprendre.
Notre saison de pêche au saumon touche a sa fin et subitement nous pensons que notre vie d’homme contemporain va reprendre le dessus, que dans quelques jours nous aurons oublié tout ce que nous avons vécu intensément.
C’est sans oublier la force du cœur et l’empreinte laissée par les émotions.

L’espace d’une respiration, dans notre vie, nous avons retrouvé le vrai sens de l’observation et nous avons enfin vu et ressenti avec le cœur ce qui est invisible et ne peut être vu avec les yeux.

Ces émotions sont gravées à jamais dans nos cœurs d’hommes du petit clan.

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Lucio Leonelli « Entre deux eaux ».